Les années passent… Eva oublie à quel point les réflexions qui se trouvaient en elle pouvaient être bien ordonnées. Bien rangées dans leurs cases à idées. Elle oublie le sens même de ce qu’elle pensait et pourquoi elle en arrivait à de telles conclusions.

Qu’avait-elle derrière la tête ? Une adolescence solitaire et perturbée par l’absence d’amour juvénile. L’amour filiale a toujours été présent. Peut-être trop. Peut-être pas assez. Elle ne saura jamais où se trouve la vérité.

L’adolescence, elle la porte en elle comme une cicatrice de guerre. La cicatrice est grande, la bataille a été rude, sanguinaire. Qui sont les vainqueurs ?

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A l’âge adulte, Eva avait une vie “paisible”. Pas “normale”, juste “paisible”. Où se trouve la normalité ? Subjective notion. On ne peut pas tous avoir la même notion du “normal”, même si la couleur du ciel est la même pour tous.

Elle avait connu, dans une autre vie, quelqu’un qui ne voyait pas les couleurs comme tout le monde, un daltonien. Elle n’aime pas ce mot. Elle n’aime pas cataloguer les gens. Elle n’aime pas les inventorier. Les noms génériques dénaturent la nature.

Elle l’appelait “l’inventeur de couleurs”. Inventeur, c’est le nom que l’on donne à celui qui trouve un trésor.

Elle se dit qu’elle demanderait à l’inventeur de couleurs si sa vision du monde était la même que la sienne. Alors, peut-être, elle se rendrait compte qu’elle aussi inventait le monde à sa façon, avec ses propres couleurs. Des couleurs qu’elle était la seule à voir.

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Elle était triste. Elle se rendait compte qu’elle était seule, que chacun est seul, tous, sans exception. Toujours. Tout le monde invente ses propres couleurs et peu de gens comprennent les couleurs des autres.

Parfois, les couleurs qu’elle inventait étaient vraiment différentes de celles du reste du monde, et le sentiment que personne ne comprenait ce qu’elle voyait était très intense. Elle appelait cela, la Solitude.

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La solitude, c’est sans doute ce qui marque le plus l’adolescent guerrier, qui sera blessé et balafré à vie. La cicatrice de l’adolescence restera marquée en elle. Pour toujours. L’ado pensait qu’une fois devenue adulte, ses plaies s’effaceraient. Faux. Faux, faux, faux !!! Elles étaient toujours là, présentent dans son coeur, modifiant sa façon d’agir à tout jamais.

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Elle se souvint qu’elle devint plus craintive, lorsqu’à 15 ans sa meilleure amie cessa de la trouver formidable et lui planta la lame de la trahison dans le si fragile organe qu’est un coeur d’adolescente.

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Elle en reçu des coups de couteaux. Encore. Encore et encore.

Aujourd’hui, il lui arrive d’y penser. Elle ne pleure plus, mais elle sait que le mal est là tout au fond d’elle-même. Les blessures existent. Comme après une opération, elle ne peut s’empêcher de penser au chirurgien qui tranche de son scalpel sa peau dénudée. Lorsqu’elle regarde cette marque sur son corps, elle se souvient de la tristesse qui l’habitait lorsque l’amitié a décidé de lui tourner le dos.

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Et l’amour ? Il en est de même. Un vaste champs de bataille aux couleurs flamboyantes et si sombres.

Les amours d’adolescents paraissent bénins aux yeux des “grandes personnes”. Faux. Encore faux. Ce n’est pas bénin. Comme elle a souffert lorsque ce grand brun a détourner le regard langoureux pour l’Autre. Pour la plus jolie de la basse-cours.

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Elle se cachait derrière ses complexes. Comme elle en avait beaucoup, elle pensait qu’elle était bien protégée et qu’on ne la trouverait jamais. C’est ce qu’elle croyait. Les autres en avaient bien conscience, ils se cachent eux aussi. Peut-être un peu moins. Ils n’étaient pas difformes, eux, et ils étaient bien meilleurs en maths. Surtout les filles, ces chipies volubiles qui ne manquaient pas une occasion de flirter avec le prof de musique qui était si branché. Imbéciles. Ces couleurs là étaient artificielles.

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La vie prend parfois sa revanche. Elle réussit à s’inventer de nouvelles couleurs, en les mélangeant à celles d’un autre. Cet autre aurait pu être n’importe qui. Mais non, il n’était pas n’importe qui. Il était grand, il était beau, discret, intelligent. Il semblait vouloir unir et mélanger leurs couleurs parce-qu’il avait su lire en elle. Avait-elle trouvé son alter-ego ? Bien sûr que non, les alter-ego n’existent pas, la différence crée la vie et c’est la force de l’amour.

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De l’amour il y en avait. Un arc-en-ciel d’amour et de paix. Mais la souffrance du passé était toujours là, présente, tapie dans l’ombre d’une vie si douce et si simple.

Elle continuait d’avoir peur du noir. La lumière l’éblouissait. Les couleurs de la palette s’étaient comme effacées.

Il y eu d’autres coups de poignards, d’autres coups de scalpel, ceux-là elle se les infligeaient toute seule, dans le noir de son esprit dépourvu de luminosité.

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Où se trouvait la lumière ? Elle cherchait à la reconnaître parmi tout les visages de la vie, ceux qui la regardaient sans vraiment la voir. Et le soir, elle s’endormait épuisée par la solitude d’une âme qui cherchait seulement à déborder de bonheur à partager. Partager était si difficile. Les autres savent-ils recevoir ?

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Au fin fond du noir de son âme, elle finit par trouver une lumière. Une toute petite étincelle, elle l’appela «La Vie». Finalement toutes ces années ne furent qu’un très long sommeil. Les couleurs, fades au début, commençaient à reprendre vie.

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L’amitié avait un sens. Les coups de couteau pouvaient presque être évités, si elle était soutenue et portée par ce désir de vivre, d’aimer et d’être aimée.

Elle décida d’inventer de nouvelles couleurs pour rendre à son existence l’énergie nécessaire au bon fonctionnement de sa palette graphique intérieure.

Son regard sur le monde avait changé, elle déposait du bout de son émotionnel pinceau, des petites touches de légèreté, de fantaisie et de sensualité. Sa vie reprenait enfin des couleurs.

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Désormais l’inventeur de couleurs ce serait elle, pour sa vie toute entière, une vie dans la lumière, laissant les ombres du passé se mourir dans le noir de l’éternité. Elle avait gagné la guerre.

Elle était un ancien combattant.

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FIN

Remerciements tout particuliers à Franki, F:graph, photographe professionnel lyonnais qui est l’auteur de cet incroyable shooting dans les arènes de Fourvières et les rues de St Jean. Retrouvez ses plus beaux clichés sur son site Fgraphofficial et sur les réseaux sociaux Instagram et Facebook @fgraph_officiel;

Détail des tenues portées :